Le meunier, ce voleur

Article rédigé par François Romiée - Janvier 2026 - Reproduction interdite sans l'accord écrit de l'AMA01.

Il parait que les meuniers étaient tous des voleurs ? Voyons cela….. 

un voleur médiéval, muni de sa mitre d'infâmie.

La moindre contrée possède, dans son folklore local, une ritournelle qui met en musique des propos dégradants à l’adresse des meuniers. Partons, par exemple, pour la région nantaise, et écoutons plutôt :

O voleur, meunier
Voleur, voleur, voleur,
O voleur meunier,
– Meunier voleur.

La pauvreté de l’argument développé par l’oubliable auteur de ces vers de mirliton a au moins le mérite de placer clairement le débat, et à la manière des langages primitifs qui font le pluriel en répétant les mots, il donne une bonne idée de la force de sa conviction.

Et on ne compte plus les dictons franchement désobligeants :

« Tous les voleurs ne sont pas meuniers, mais tous les meuniers sont des voleurs »

Donc, voleur, fourbe, intrigant (on accuse sa compagne de complicité), et de surcroît ivrogne, paresseux et lâche, sans oublier qu’il a une forte tendance à « esforcer » les dames & pucelles, c’est-à-dire en langage moderne, qu’il est un prédateur sexuel.

Le saut du tombereau, sanction habituelle des meuniers malhonnêtes au moyen-âge. Le supplicié était promené dans toute la ville, sous les insultes de la populace, puis violemment jeté au sol sur la place principale, pour y subir jets d'ordures, coups et quolibets.

Il faut bien admettre que peu de métiers ont rassemblé sur eux autant d’apostrophes malsonnantes, à part, peut-être, les boulangers.

Faut-il en déduire que cette réputation a pris racine sur un fond de vérité ? Essayons de déterminer l’ensemble des éléments qui ont amené cette solide réputation. Comme nous le verrons, les causes sont multiples.

L’ambiance : aux temps anciens, il est aisé de se figurer un moulin dans un fond de vallée, humide, de guingois, remplis d’engrenages dentus, de cliquets claquant dans un vacarme de mécanique confuse et de bruits d’eau, mené par un meunier dormant peu, livide et couvert de poussière de farine. Rien pour inspirer la sympathie, d’autant qu’on ne comprend pas bien cette mécanique, qui sait si tel ou tel équipement vibrant n’est pas là pour subtiliser une part de la mouture ?

La contrainte : avant la révolution, les paysans sont contraints d’apporter leur grain au moulin banal, qui est la propriété d’un seigneur, lequel ne manque pas de prélever pour l’occasion sa redevance, faisant du meunier le détenteur d’un monopole et un percepteur sournois, sbire du seigneur, donc malveillant.

La prétendue richesse : le meunier a la réputation d’être dans l’aisance financière, soigneusement dissimulée. Dissimulée car acquise frauduleusement, naturellement….

La difficulté de contrôle : comme le meunier se rémunère en nature, et non pour une prestation donnée, il lui est facile de tromper le chaland, et il faut bien avouer que certains meuniers ont déployé un vrai talent pour que la farine se perde, parfois en quantité, dans les rouages de leurs machines, en particulier dans le coffre qui enferme les meules. 
Comme le mode de rémunération était dans certains endroits compté dans une « monnaie » assez imprécise, comme la poignée ou le volume des deux mains, tout se joignait pour faire naître une ambiance de méfiance et de suspicion, que le meunier soit honnête ou pas.

Si on ajoute à cela la forte part de déchets dans les récoltes (voir article sur la meunerie), les kilos évaporés en vapeur d’eau lors des diverses étapes, et la part que les rats prélevaient (ceux qui avaient élu domicile dans un moulin entretenaient des familles nombreuses, malgré les chats, indispensables dans les moulins), il n’est pas surprenant que les paysans, déçus du poids obtenu par rapport au poids de grain apporté, aient éprouvé un sentiment partagé quand ils voyaient le meunier prélever sa part -et celle du seigneur sous l’ancien régime.

La franche malhonnêteté, par exemple avec l’emploi de fausses mesures ou le fait de prélever plus souvent qu’à son tour au cours du processus, si elle était probablement rare, alourdissait encore la défiance envers la corporation quand elle était découverte.

Une sévère réglementation n’a fait que croître avec le temps, ce qui pousse à croire que cette abondance législative répondait à un certain besoin de rétablir la moralité dans ce type de transactions.

Les autres accusations, sont peu vérifiables et se sont probablement ajoutées par pure méchanceté, pour ajouter à la charge contre une profession qui n’en demandait pas tant. Les mises en cause des meunières, qui jouaient de leurs charmes pour détourner l’attention des clients vis-à-vis  des entourloupes de leur mari, sont aussi probablement à ranger parmi les histoires de chasse.

C’est donc plus parce que sous l’ancien régime, les meuniers étaient associés à une coûteuse obligation féodale que leur réputation s’est dégradée. Leur statut, tout comme souvent l’emplacement du moulin, les plaçaient plus ou moins à l’écart de la collectivité.

L’incommodité du contrôle et le manque de transparence a apporté son flot de rancœurs, mais était principalement la conséquence du paiement en nature.

Enfin, le côté absolument indispensable de leur office faisait peser sur les meuniers un enjeu quasi vital, puisque le pain était la base de l’alimentation paysanne.

Il est particulièrement difficile de faire la part entre les préjugés et la réalité, et de trancher définitivement sur le ressenti de populations d’un autre âge.

Mais si l’environnement défavorable à son image a joué un rôle prépondérant, le meunier, qui s’autorisait certainement quelques petits arrangements avec la morale – souvent compensés par des manœuvres imaginées par leurs clients- était un personnage craint, inspirant méfiance et défiance, mais finalement, la plupart du temps envié et respecté, davantage que franchement détesté.

La fin du régime féodal et la « privatisation » des moulins qui s’en est suivie, ont provoqué un bouleversement important dans la profession, qui a changé sur beaucoup d’aspects. Mais la réputation déplorable des meuniers (et des boulangers) a mis un temps considérable pour s’améliorer : meunier n’est devenu une profession honorable qu’à la veille de sa disparition.

Exemple de réglementation imposée aux meuniers , ici vers 1770, pour exiger que la caisse entourant les meule soit ronde, afin d'éviter que les angles puisse servir à détourner une partie la farine. (Archives départementales de l'Ain, C912)

Se référer au merveilleux ouvrage « Dictionnaire Universel du Pain, coordonné par Jean-Philippe de Tonnac, Editions Robert Laffont, collection « Bouquins »,2010, dans lequel ont été puisées la plupart des informations relatées dans cet article. Cet ouvrage comprend une incroyable somme de connaissances, tant historiques que techniques sur la meunerie et la boulangerie à travers le monde.

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