Les moulins de Seyssel
Article rédigé par Jean Game - Janvier 2026 - Reproduction interdite sans l'accord écrit de l'AMA 01.
Le ruisseau du Volage est un petit cours d’eau de quelques km de longueur. Il prend sa source sur les pentes de la chaîne du Colombier, dans les bois communaux de Corbonod, et se jette dans le Rhône près de la gare de Seyssel. Ce modeste ruisseau a eu une importance historique, puisqu’il a fait tourner les roues d’une série de moulins installés à la faveur des fortes pentes dominant la ville. La carte de Cassini en fait apparaître huit sur son cours, divisé en deux bras au sud de la commune de Corbonod. Un bief a été creusé à date ancienne pour alimenter les moulins de Seyssel, appelé « ruisseau de Gérin » dans la partie amont puis, plus bas, « ruisseau de Grognier » ; ses eaux ne rejoignent pas le ruisseau naturel qui s’enfonce dans un vallon encaissé plus au nord. Les plans napoléoniens mentionnent trois moulins à Corbonod sur le Volage (le foulon, le moulin Voillot, le moulin de la scie) et six sur le bief (moulin de la Perdrix, moulin Morex et quatre autres dans la ville, comprenant le moulin Rivoire et le moulin Lucinge). L’importance ancienne de Seyssel, siège d’un comté, a entraîné la multiplication des moulins sur ce ruisseau plus facilement exploitable que d’autres.
Aucun de ces moulins n’a été réglementé au XIXe siècle, ce qui nous prive de nombreuses informations à leur sujet. Les archives notariales antérieures à la Révolution mentionnent des meuniers, tels Nicolas Michallet, actif dans les années 1780, intervenant dans des baux ruraux et des transactions financières. Plusieurs fois signalé comme « marchand », il faisait probablement partie de la bourgeoisie locale. La vente de deux moulins dépendant du couvent des Bernardines de Seyssel est signalée en 1791 (biens nationaux). Le XIXe siècle verra ici comme ailleurs le développement des activités liées à la force de l’eau.
Projet d’installation de scieries sur le ruisseau de Grognier (1828)
A la mi-février 1828, trois notables associés, dont fait partie le baron de Villeneuve, maire de Belley, propriétaires de deux moulins à blé, d’un battoir et d’un martinet sur le ruisseau de Grognier à Seyssel, font part au sous-préfet de Belley de leur projet de transformer leurs usines en scieries. Ils sont propriétaires de forêts de sapins en Savoie ; les bois, transportés en France[1] par flottage jusqu’à Seyssel, pourront y être débités. Quelques modifications du cours d’eau seraient nécessaires.
Un mois plus tard, le maire de Seyssel émet un avis favorable, suivi de celui du sous-préfet de Belley. Le 15 septembre, le conducteur des Ponts et Chaussées rend son rapport, plan et profils à l’appui. Il n’y aura aucun changement au régime des eaux ; le projet vise à utiliser entièrement « une chute considérable qui ne faisait aller que deux établissements… pour faire mouvoir trois scieries ». La prise d’eau est conservée, la pente étant répartie en trois chutes, suffisante pour ne pas nuire au moulin supérieur appartenant au Sr Morez. « Les eaux seront conduites par un chenal partie en bois, partie en pierres et par un canal… » La dénivellation totale avoisine 14 m. Les profils dessinés se distinguent parmi les documents de la série S conservés aux AD de l’Ain : à l’échelle 1/200e, les ouvrages des trois usines sont représentés sur environ 250 m de parcours au sol, soit sur des feuilles cartonnées assemblées pour former des rectangles de 2,15 m de longueur sur 42 cm de largeur !
Un an plus tard, le 23 septembre 1829, une ordonnance royale autorise officiellement la réalisation du projet, reprenant strictement les termes du rapport de septembre 1828. Sur le terrain, les travaux ont bien été effectués. Le bief traverse d’abord une dénivellation qui a imposé la construction de piliers en pierre de taille supportant une goulotte en bois, remplacée par un chenal métallique à la fin du XIXe siècle. L’ensemble de l’ouvrage approche la centaine de mètres de longueur pour une hauteur maximale de l’ordre de 8 mètres. Il s’agit peut-être du plus grand aqueduc aérien desservant des moulins encore en place dans l’Ain, après la disparition de la « bachasse » de l’usine de Vareilles à Ambérieu-en-Bugey. Cette dérivation, plus tard, a alimenté en eau l’importante usine Kinsmen, où l’on a fabriqué des mèches pour explosifs entre 1890 et les années 1970. Un autre aqueduc du même modèle aurait été supprimé en aval lors de la construction de la voie ferrée Culoz-Bellegarde.
Seule la troisième des scieries projetées est encore repérable, en aval, dans la propriété de riverains du bief.
Un cours d’eau industrieux
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la densité des installations atteint son maximum : les statistiques du service hydraulique nous apprennent que le Volage et notamment sa dérivation entraînaient les mécanismes d’une quinzaine d’usines, dont les caractéristiques ont nettement évolué, au fil des changements de propriétaires, entre 1860 et 1880. Une dizaine de moulins à farine étaient encore répertoriés à ces dates, souvent équipés de battoirs à grain ou à chanvre. Les autres activités comprenaient le travail du bois (une ou deux scieries), du métal (une corderie pour câbles, un martinet), le textile (filature) et même une fabrique de plâtre qui n’a pas dû fonctionner très longtemps. Parmi les propriétaires, on retrouve des noms de famille locaux, déjà présents au siècle précédent (Michallet, Maurier, Dépigny, Tocanier). La forte pente du terrain avait permis d’aménager des chutes importantes pour l’époque, entre 5 et 10 mètres, dans la partie basse du bief appelée le « quartier des moulins » ; on relève une chute de 8 m équipée d’une turbine au moulin Lassalle vers 1880, tandis que les deux plus hautes (9 et 10 m) restaient équipées de roues à augets[2]. Si un certain nombre de ces usines sont aujourd’hui reconnaissables, toutes Ies roues ont disparu et l’aspect des constructions transformées en logements a été profondément modifié depuis longtemps.
Le 15 mai 1873, six propriétaires de moulins sur le Volage écrivirent au préfet de l’Ain pour demander la réglementation du cours d’eau de Gignet (sic) à Seyssel. L’absence de règlement était, à leur avis, la cause de difficultés entre eux et de conflits avec des riverains qui « empêchaient onze usines d’utilité publique de fonctionner c’est-à-dire onze moulins plus deux autres usines… » qui n’étaient pas nommés. L’ingénieur du service hydraulique, à Nantua, émit un avis défavorable le 1er août suivant : seuls des intérêts privés étaient en cause et les différends invoqués étaient du ressort des tribunaux. Il n’y avait donc pas lieu de réglementer le cours du Volage.
Jean Game (documentation: AD Ain, 7 S 154, 3 E 13880)
[1] A cette époque, le Rhône forme la frontière entre notre pays et le royaume de Piémont dont la Savoie fait partie.
[2] Il s’agit de chutes brutes. Certaines valeurs ont pu être surévaluées, les relevés n’étant pas toujours entièrement fiables.
