La meunerie dans l'Ain il y a 100 ans

Article rédigé par Jean Game - Janvier 2026 - Reproduction interdite sans l'accord écrit de l'AMA01.

Les déclarations des meuniers (1919)

A partir de 1918, la production de farine étant strictement encadrée, l’administration demanda aux meuniers de fournir des états hebdomadaires des entrées et sorties. Dès le printemps 1919, des formulaires leur furent adressés, avec tableaux à compléter, selon deux modèles correspondant à la capacité des établissements et à leur activité : les « moulins de commerce » disposaient d’une double page tandis que les « moulins travaillant à façon » n’avaient qu’un simple feuillet à compléter[1].

[1] Le contenu de cet article se fonde sur les états du début de 1919, aux AD de l’Ain (cote 10 R 298).

Les moulins de commerce

Seuls 15 moulins transmirent leurs résultats dans cette période, et curieusement la minoterie Convert de Pont-d’Ain n’en fait pas partie : sortait-elle de ce cadre en raison de ses volumes considérables ?L’ensemble de ces établissements moulait essentiellement du blé, mais quelques-uns écrasaient un peu de seigle, d’orge, de maïs ou de méteil ; le moulin de Thurignat à Crottet (meunier Marion) était le seul à présenter une variété complète de céréales. La plupart répondaient aux ordres du bureau permanent qui redistribuait les farines, mais quelques-uns fournissaient exclusivement des boulangers du département.

Un essai de classement selon les quantités hebdomadaires fait apparaître en tête deux minoteries solidement implantées dans leur secteur : les moulins de Nurieux (Reffay et Montange), qui avaient moulu 1360 q, suivis par les moulins de la Tour à Chazey-Bons (Auguste Terrier) qui approchaient 900 q (880, soit 100 à 200/jour), tous deux recevant des volumes équivalents, proches de 1050 q de grains. Le premier avait produit près de 1040 q de farine et le deuxième 676 (froment uniquement), dont la moitié était livrée par fractions quotidiennes au bureau. Reffay et Montange qui n’avait livré que des boulangers, en petite quantité, se distinguait par l’importance de ses stocks, près de 3500 q de farine. Venaient ensuite les trois moulins Convert de Polliat et Vonnas, le premier ayant atteint 610 q/semaine (90 à 110/jour), celui de Thuet 315 q ; ce dernier travaillait 7 jours sur 7 comme celui du bourg de Vonnas qui mettait en mouture 20 q/jour. Toute leur production (476 q à Polliat, 374 q à Vonnas) était destinée au bureau permanent. Dans le même ordre de grandeur, la minoterie Gourmoux à Saint-Didier-sur-Chalaronne recevait 600 q et écrasait 100 q/jour (près de 500/semaine), produisant 395 q de farine destinée aux boulangers qui avaient reçu 560 q cette semaine-là. Cet établissement se détachait par le volume de ses stocks de grains : 8400 q de blé et 114 de seigle. On eut encore citer les moulins de Maillat (Ets Mouroz) qui mettaient en mouture 50 à 60 q/jour donnant 262 q de farine, ayant reçu et livré des quantités équivalentes. Les huit autres établissements se plaçaient nettement en deçà, moulant moins de 200 q par semaine, sauf la minoterie Poncet à Mézériat qui atteignait 227 q moulus mais disposait de stocks très réduits. Certains travaillaient au ralenti, comme le moulin de Roussille (St-Didier-de-Formans) qui ne déclara que des stocks modestes et la livraison de 139 q.

 

Les moulins "à façon"

Quinze moulins rangés dans cette catégorie rendirent leur situation à l’issue de cette semaine, ce qui est très peu : s’agit-il d’un questionnaire adressé à une partie des meuniers, les autres étaient-ils à l’arrêt en raison des circonstances, ou n’ont-ils pas pu le faire ? Ces moulins sont disséminés sur tout le territoire et leurs documents constituent une source unique sur leur activité, méconnue par ailleurs. Dans cet ensemble très disparate, on trouve aussi bien le très petit moulin de campagne comme celui de Louis Perrin à Montagnieu, qui n’avait produit guère plus de 200 kg de farine, que la minoterie Rolland à Pont-de-Vaux, qui travaillait une variété étonnante de céréales et avait produit au total plus de 100 q y compris le son dans la semaine. La plupart d’entre eux, cependant, avaient reçu dans cette période 10 à 30 q et moulu une part à peu près équivalente, les stocks évoluant peu du fait des livraisons permanentes à la demande, ce qui n’est pas surprenant. La production de farine variait entre 800 kg et 2 t par semaine. Les plus actifs, comme avant la guerre ou dans quelques états de 1918, avaient été la coopérative de Conand près de Saint-Rambert (moulu 2230 kg, farine 1705 kg), Convert à Villemotier (moulu 3260 kg, farine 2445 kg), Giraud à Chaleins (moulu 30,60 q, farine 24 q), Cabut à Cormoz (moulu env. 2180 kg, farine env. 1700), Lartaux à l’Abergement-Clémenciat (moulu 29,1 q sur 45 reçus, farine 21 q toute livrée), Puget à Messimy (moulu env. 2770 kg, farine 2140 kg), Litras à Beaupont (moulu 20,85 q, farine 16,20 q). Les plus « petits » se trouvaient dans le Bugey : on peut citer le moulin Neyrod à Pugieu sur le Furan (ayant moulu son stock de 954 kg, il avait produit et livré 703 kg et concassé 100 kg pour le bétail) et Elisée Gindre à Samognat sur l’Oignin (il avait reçu et moulu 520 kg, produit et livré 403 kg). La plupart de ces moulins « à façon » écrasaient en quantité réduite d’autres céréales : de l’orge à Chézery (moulin Verchère), des grains grossiers à Villemotier, du maïs à Chaleins, Lent, Messimy, du sarrazin à Chaleins et l’Abergement-Clémenciat. Nous l’avons dit, le moulin de Pont-de-Vaux avait une production très variée : à côté du blé prioritaire (24 q de farine/semaine), il moulait du seigle, du sarrazin, du méteil et surtout du mélange pour bétail qui était son activité primordiale : 44 q écrasés dans la semaine.

 

Il serait imprudent de tirer des conclusions sur un échantillon aussi limité de documents, en contradiction avec le recensement de 1917 qui énumérait encore plus de 200 moulins en état de fonctionner dans l’Ain. Les données recueillies, proches de celles qui avaient été fournies l’année précédente, permettent cependant de préciser le tableau de la meunerie très éprouvée au cours du conflit et mise à contribution pour nourrir la population dans une situation critique, les ravages de l’épidémie s’ajoutant au bilan des hostilités.

 

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